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Prolégomènes
Je suis né dans un monde, je disparaîtrai dans un autre, très différent. A ces quelques lecteurs, à ces consultants qui m’auront connu, dans quelques décennies, ce que je vais être amené à citer paraîtra aussi lointain que semblaient aux hommes de mon temps les Lettresde Pline le Jeune, l’Apologied’Apulée ou tels de ces ouvrages d’il y a deux millénaires dans lesquels nous avons apaisé notre curiosité du passé et puisé quelques enseignements.
Lorsque je suis né, dans quelques régions de France et aussi surprenant que cela puisse être, on labourait encore avec des charrues, la télévision en était à ses quelques débuts.. La plupart des maisons de nos grandes villes, New York mis à part, n’avaient généralement guère plus de six étages, les immeubles haussmanniens étaient encore habités par des familles et non comme aujourd'hui par de grotesques bureaux du plus mauvais goût.
Dans la chrétienté, la messe était dite en latin. Les filles devaient arriver vierges au mariage et l’on ne leur imaginait guère d’autre destinée que d’en contracter un. De sexe, on ne parlait peu ou prou, ou seulement à quelques mots couverts ou entre copains de collège. Dans nos collèges, les élèves se devaient d'être habillés correctement et non dans ses immondes tenues vestimentaires pour lesquelles on ne peut plus rien dire sans se voir fustigés par une fausse morale soi-disant bien pensante...
On mourait beaucoup moins de cancer ou d’infarctus parce que l’on mourait d’autre chose, avant. Les maladies infectieuses guettaient l’être humain dés l’enfance et l’abattaient à tout âge. La vieillesse commençait tôt et s’éteignait généralement chez elle.
La plus grande partie des correspondances se faisait à la main. Aujourd’hui l’homme récent ne sait quasiment plus ce qu’est un stylo plume, notamment concernant certaines civilisations pesantes autour des grandes villes, on préfère jouer du texto ou du pitoyable sms. Le voyage était beaucoup plus rare qu’aujourd’hui, était lent et plus compliqué, était préparé autrement que sur un coup de tête ou un caprice comme c’est le cas actuellement et généralisé, le voyage constituait une sorte d’aventure, non comme au XIXème siècle, mais une aventure tout de même. Aujourd’hui, dés qu’on émet un mot de travers à un conducteur de transport public, une ville entière se trouve paralysée.
Les hommes répartis sur la terre n’étaient pas contemporains. Certaines peuplades de l’Afrique profonde vivaient à l’âge néolithique, et c’était bien. Le Proche et le Moyen Orient offraient encore le spectacle des temps bibliques. Il y avait des paysans du Moyen-Age en Galice, en Sicile, en Epire, des bourgeois de Dickens dans les comtés d’Angleterre. Manhattan et Chicago surprenaient, parce qu’elles avaient précisément l’âge de l’époque ; et dans quelques laboratoires, d’Europe surtout, on commençait à fabriquer le futur. Mais ces disparités ne gênaient pas, parce que les populations ne les connaissaient presque pas. C’était bien ! Aujourd'hui, sous le principe que nous devrions être tous égaux partout sur le globe, si nous roulons en voiture de luxe à Paris, à Londres ou à New York, alors le lambda paysan au fin fond de l'Inde aurait-il lui besoin de ce même véhicule ?! Bien évidemment non.
Encore dans la fin des années 50 et début des années 60, et encore même plus tard, lorsque j’étais petit gamin, le charbon était une source principale d’énergie, le pétrole le suivait à quelque distance. Le cheval d’attelage était toujours utilisé dans certaines campagnes même si le tracteur apparaîssait dans quelques vastes propriétés. Les routes de France avaient la largeur prescrite par Napoléon pour que deux fourgons des armées s’y puissent croiser. Aujourd'hui elles sont lamentablement décorées avec le plus parfait mauvais goût d'immondes panneaux publicitaires pour le sacro-saint principe économique.
Le XIXème siècle, mine de rien, était finalement encore assez proche. Ses œuvres nourrissaient les pensées et les rêves. Tous les systèmes de gouvernement, tous les régimes relevaient de ses idées philosophiques ou de ses théories politiques. De même le XXème siècle se poursuivra-t-il jusque vers les années 2015 ou 2020. Cent ans c’est peu pour changer d’univers. Doit-on admirer la capacité des hommes à s’adapter aux transformations nées de leurs propres œuvres, ou mieux dire, des œuvres de quelques uns d’entre deux ?
Le monde d’aujourd’hui est un monde où chaque homme est ou peut être en communication immédiate avec tous les autres, qui sont près de six milliards, alors qu’ils ne se comptaient que deux milliards dans les vingt premières années du XXème siècle, et qu’ils se compteront sept demain. Les populations les plus pauvres ne maîtrisent absolument pas les natalités. L'Occident devrait-il supporter la misère du reste du monde ? les richesses de la terre sont pourtant réparties de manière égale partout sur le globe.
Communications orales, communications visuelles : on peut se parler de tout point de la planète et l’on reçoit l’image immédiate de ce qui se passe partout ailleurs. Ce qui rend les disparités matérielles ainsi étalées ou vulgarisées. Les chefs d’Etat délibèrent sous le regard des peuples, ils ont à décider avant d’avoir pu réfléchir et il leur faut se protéger par des rideaux magnétiques d’une extrême subtilité pour qu’on n’entende pas leurs soupirs entre leurs draps. Louis XIV dont l’usage voulait qu’il se soulageât le ventre devant ses gentilshommes, disposait de plus d’intimité !
Les progrès combinés de la chimie, de la biologie, de la bactériologie, de la pharmaceutique, de la métallurgie fine, de la concentration des radiations lumineuses, ont produit une médecine qui a moins de ressemblance avec celle qui se pratiquait il y a cinquante ans que celle-ci n’en avait avec la médecine de Galien ou d’Avicenne. Les vaccinations, les antibiotiques, ont désarmé la plupart des épidémies. Les peuples pauvres prolifèrent, de telle sorte que l’enfance n’y meurt plus de maladie, mais de faim. La chirurgie ne se limite plus à amputer, elle remplace, par prothèse ou greffe, nos os, nos vaisseaux, nos viscères. L’agonie est de plus en plus équipée de tuyauterie, cependant que l’âme y a de moins en moins de part.
La connaissance, dés l’embryon, des affections auxquelles un individu est prédisposé permettra de l’en prémunir plus ou moins, la médecine préventive réduira le rôle de la médecine curative. Mais en même temps se sera développé le pouvoir de modifier le patrimoine génétique, c’est-à-dire de changer le « programme » inscrit dans les chromosomes. Or, jamais pouvoir n’exista sans qu’une main se tendit pour le saisir. La tentation sera grande de fabriquer des catégories humaines douées de telles ou telles aptitudes.
La part demandée à l’énergie musculaire, dans nos travaux, est devenue infime. Ce siècle aura tiré son combustible du royaume d’Hadès. Il lui était indifférent que le pétrole fût de la mort liquide. Mais Hadès était aveugle.
La plupart des matériaux désormais employés dans nos constructions ou pour nos objets d’usage sont des matériaux de synthèse. Le matériau naturel est ou bien une servitude des populations pauvres, ou bien un luxe de classes privilégiées riches à l’opulence. Et la planète est jonchée de déchets désolants dont on ne veut plus.
La capacité de casser le noyau de l’atome, ou de le fondre, a fait entrer l’humanité dans un âge à hauts risques. Nous étions cependant prévenus par la mythologie. Mais nos dirigeants ont fait en sorte de nous désapprendre la mythologie pour mieux servir leurs atouts économiques. Ce n’est pas l’usage du feu qui exposa Prométhée au châtiment ; c’est d’avoir dérobé la semence du feu. Désormais les arsenaux nucléaires contiennent de quoi stériliser pendant des siècles des continents entiers ; et la moindre centrale atomique dont une tubulure se dessoude peut anéantir une myriade de vivants. Cela ne va pas être facile d’apprendre à exister avec une usine à foudre dans la main. L’homme va connaître ce qu’il en coûte de s’asseoir sur le siège de Jupiter. Il n’est pas impossible qu’il s’y maintienne, mais il lui faudra faire un sérieux effort sur lui-même.
Tous les outillages, tous les mécanismes inventés et fabriqués par l’homme reproduisent le manière schématique des organes ou parties d’organes humains ou animaux. On n’invente qu’à partir et à l’image du connu. Mais à présent ce sont les opérations cérébrales simples qu’effectuent des appareillages qui ressemblent à nos synapses, à une vitesse surmultipliée. Aucune industrie, aucune administration, aucune recherche qui puisse se dispenser de ces intelligences dites artificielles, mais qui nous ressemblent assez pour se mettre, parfois, à délirer.
J’ai commencé à l’école en apprenant à tracer maladroitement des pleins et des déliés. Quand je vois aujourd’hui un enfant qui ne sait pas encore écrire se servir d’un ordinateur, il me faut admettre que nous sommes dans un autre monde. Quand je vois aujourd’hui, histoire de bien rester dans le politiquement correct, que les professeurs ont devoir de favoriser les notes d’élèves issus de monprités pour ne surtout pas qu’ils semblent moins bons, alors nous sommes désormais dans un autre monde.
Au-dessus de nos têtes, des satellites échappant à l’attraction terrestre relaient nos conversations, diffusent nos messages, prévoient le temps qu’il fera, cependant que plus haut encore s’assemblent des ateliers de l’espace et que des sondes vont photographier les anneaux de Saturne.
Tout cela que je viens de très partiellement recenser, s’est accompli dans le temps d’une génération, deux maximum. Il ne s’agit plus d’un changement d’époque, mais d’un changement d’ère. Je vois poindre une humanité qui ne sera plus divisée en classes mais en castes : d’une part une vaste plèbe qui se croira instruite parce qu’elle saura, en frappant sur les touches d’un clavier, poser des questions auxquelles un écran répondra par oui ou par non, jamais par peut-être ; et au-dessus, une caste de grands prêtres tout-puissants, souverains maîtres des logiciels, et régentant par là toute pensée et toute activité.
D’autres schémas mentaux, d’autres manières de se concevoir et de se situer dans le cosmos, d’autres hiérarchies seront nécessaires à l’homme, ou lui seront imposés. Tout ensemble auteur, bénéficiaire et victime de tant d’accomplissements, il a couru à perdre haleine, depuis deux cents ans pour conquérir des pouvoirs.
Trouvera-t-il la recette pour les maîtriser ?
Heureux les Egyptiens de l’Antiquité, ces gens-là n’avaient pas à s’embarrasser de modestie, feinte ou réelle. L’orgueil était pour eux d’obligation rituelle. Les erreurs, les échecs, les bavures de la destinées n’avaient pas à figurer sur ce curriculum vitae de calcaire ou des porphyre. Les regrets non plus. Quelle place honorable aurait pu espérer, sur l’autre rive du fleuve, celui qui serait arrivé présentant, en ligne de faucons, de lotus et de serpents : « j’ai trahi mon frère, j’ai trafiqué sur les fournitures, j’ai comploté contre mon souverain qui se m’estimait pas assez. J’ai perdu telle bataille parce que le chef de la cavalerie n’avait pas compris mes ordres. Les ouvriers de la pyramide se sont mis en grève parce qu’on leur avait servi du poisson avarié… »
On ne montre pas de saletés aux puissances divines. Et comme il est d’usage sacré, chaque matin, avant les prières, de s’asperger d’eau lustrale, il était convenable de laver les impuretés de sa propre image, au moment d’entrer dans l’ultime aurore.
L’Egyptien, en sa personne, honorait le divin principe dont il procédait/ Sublimer n’est pas mentir. C’est dégager l’essence de la volonté, quand sont retombées les scories de l’action. La vérité de notre ère est-elle dans ce que nous avons subi ou dans ce que nous avons voulu ? Et ce qui mérite jugement de l’avenir, est-ce ce que nous avons gâché, faussé, délaissé, ou ce que nous avons tenté et partiellement réussi ?
Le mouvement intérieur qui porte l’homme des temps récents, et surtout s’il a pris part aux affaires de son siècle, à faire relation de sa vie n’a sans doute pas d’autre origine. Lui aussi, lorsque se dessine devant lui la ligne du dernier horizon, se veut porteur de sa propre effigie, de son double pour l’au-delà. Il reste de l’Amenhotep fils de Hapou dans nos chromosomes. Sinon quoi de plus dérisoire que d’aspirer à une immortalité de papier afin de se maintenir, un peu plus, un peu moins, dans le souvenir d’une espèce qui, tôt ou tard, disparaîtra d’une planète destinée, de toute manière, à refroidir ? La science nous aura rendu le grand service de nous confirmer que l’éternité n’était pas de ce monde. Et voilà quelques moribonds artistes ratés, toutes définitions confondues, cherchant à obtenir cette immortalité de papier, quelques torchons publicitaires, quelques immondices soi-disant littéraires, quelques abjects dessins étalés huile sur toile tout au long du XXème siècle sans oublier les éternels faux voyants qui tentent de rester dans une très improbable mémoire collective.
Pour les esprits qui se sentent ou se veulent reliés à l’univers, cette manière d’écrits testamentaires, pour une survie ici-bas si limitée, serait-elle peut-être la condition d’accès à la survie véritable, le prix à acquitter pour l’entrée dans les cercles de la puissance infinie, que nous sommes infirmes à nous représenter mais dont l’idée pourtant nous occupe constamment.
Celui qui dira : « divin potier, qui tourna le vase de mon destin, voici les œuvres dont je l’ai rempli », celui-là peut attendre ou à tout le moins espérer que les portes s’ouvriront devant lui. L’altier monumentum exegi, qui est de mise chez les auteurs latins, participe de cette humilité-là.
Le « moi », depuis Pascal, est réputé haïssable (il l’est)
Le « je » en revanche est de nécessité quand il s’agit de consigner la part que l’on a prise aux travaux et aux jours d’un moment du monde. C’est la façon la plus simple, donc la plus honnête, de se présenter aux autres, au temps, à Dieu.
Le « moi je » est pire que tout. Il exprime à quel point l’homme récent se sent mal avec lui-même et avec ses semblables, il ne sait plus comment se démarquer des autres. A-t-il vraiment besoin à ce point de se démarquer de la masse ? Est-il à ce point malade de n’être qu’un simple numéro ? Son égo est-il à ce point souffrant ?
L'immonde lie du peuple ne sait plus, hélas, s'exprimer que par le grotesque "moi je", elle est embourbée dans une nauséabonde crise existencielle et n'est pas prête de sortir de l'égoût dans lequel elle baigne et se prélasse. Ces dernières années sont le règne des haines raciales et sociales, d'acharnées luttes de classes, à croire que le riche serait devenu une bête à éliminer coûte que coûte. Je me demande quand la plèbe comprendra-t-elle l'inutilité de vouloir combattre les riches; c'est le pot de terre contre le pot de fer (le riche étant le pot de fer). Le riche n'achete-t-il pas le vase du potier ou l'archer du luthier? "Moins j'en fais, mieux je me porte" telle semble être la devise du petit peuple en France qui n'aspire qu'à n'en faire que le moins possible, comme par exemple les cinq millions de fonctionnaires gratte papier.
Dans les plus belles années, les jeunes français sortaient entre amis issus d'un même niveau social, c'était bien. Aujourd'hui, l'Etat cherche à condamner ce genre de comportement au profit d'une soi-disante mixité bienfaitrice. Dans ma génération, lorsque nous étions jeunes et que nous étions en quète de sensations, nous sortions dans des endroits très convenables. Aujourd'hui les non français de souche (le sang impur de La Marseillaise) et autres infectes primates sortent en bandes de leurs banlieues pour violer, fiers de leur anatomie vénéneuse et les jeunes filles de treize ans s'offrent à la première opportunité de débauche, se tranformant en sales petites putes dépravées sans que les parents n'en sachent rien.
Je me sais poussière sur cette terre qui n’est elle-même qu’une poussière dans l’infini innombrable. Mais je sais aussi que chaque poussière est irremplaçable et que, si l’homme a reçu le divin don de la parole pour nommer toutes choses, l’écrit lui a été donné pour laisser la marque de son passage, comme l’étoile éteinte laisse dans le ciel la trace de ce qu’elle fut.
L'homme s'avère nuisible à la planète. La planète est née sans l'homme et disparaitra sans l'homme, c'est certain. Et je l'espère !!